Masques chanteurs, forêt mère, café et cacao : la culture Wê est l’une des plus riches de l’ouest ivoirien. Voici l’histoire d’un peuple et de sa capitale, Duékoué.
Les Wê appartiennent au groupe culturel krou et vivent dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, à cheval sur la frontière avec le Libéria. On les connaît aussi sous les noms de Guéré (Wê du Sud) et de Wobé (Wê du Nord), appellations forgées à l’époque coloniale. Leur société est de type patrilignager, sans pouvoir politique central : le village, uni autour des lignages, est l’unité de vie fondamentale.
Duékoué, leur grande ville, est le chef-lieu de la région du Guémon, dans le district des Montagnes. La langue vernaculaire y est le wê, aux côtés du français, langue officielle et véhiculaire.
Chez les Wê, le masque — glaè (ou gla) — n’est pas un simple objet d’art : c’est une institution. Composante du système lignager, il régule l’ordre social, rend la justice, réconcilie les communautés et préside aux grandes occasions : funérailles, fêtes de réjouissance, rites saisonniers. Les sorties de masques ont lieu notamment en saison sèche, de novembre à février.
Le masque Wê est aussi un chanteur : chœurs d’hommes et de femmes, tambours à membrane et tambours de bois accompagnent sa « voix ». Les masques des femmes, comme le Nyénongbahé gla, ont leur propre répertoire sacré. Sculptés dans le bois, mêlant traits humains et animaux — cornes, défenses —, les grands masques guéré figurent aujourd’hui dans les collections des plus grands musées du monde.
La forêt n’est jamais loin : c’est d’elle que le masque tire sa force, et c’est vers elle qu’il emporte les maux de la communauté pour les y déposer.
Les villages Wê sont cernés par la forêt, qui structure toute la vie : gibier, plantes médicinales — les Wê sont réputés pour leur connaissance des plantes qui soignent —, matériaux et refuges spirituels. C’est ce lien qui explique la place centrale de sites comme le parc national du Mont Péko, forêt primaire protégée depuis 1968 aux portes de Duékoué.
Dans les années 1960 et 1970, la forêt de l’Ouest devient le cœur de l’économie de plantation ivoirienne. Les familles Wê, propriétaires des terres, ouvrent leurs forêts au café puis au cacao ; des planteurs venus d’autres régions du pays et des pays voisins — Burkina Faso notamment — s’installent dans les campements. Duékoué devient un grand centre de collecte : l’aire de Duékoué compte parmi les zones cacaoyères majeures du premier producteur mondial de cacao. S’y ajoutent l’hévéa et le palmier à huile, qui ont diversifié les revenus des planteurs.
Duékoué porte aussi une mémoire douloureuse : la crise post-électorale de 2010-2011 y a fait de très nombreuses victimes, et la ville a été profondément meurtrie. Sans rien oublier, les habitants ont choisi de reconstruire : retour des déplacés, réconciliation entre communautés, relance des marchés et des plantations. C’est cette résilience — discrète, travailleuse — qui définit aujourd’hui l’esprit du Guémon.
Avec 220 953 habitants au recensement de 2021, Duékoué est l’une des grandes villes de l’Ouest. Carrefour entre Man au nord, Guiglo à l’ouest, Daloa à l’est et Soubré au sud, elle vit du café, du cacao, du commerce et des services. Sa radio locale fait entendre la voix du Guémon, et sa jeunesse — planteurs, artisans, commerçants, étudiants — prépare la suite.