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Duékoué / Ville Martyre

Pensée du jour !


Un peuple est mis à genoux, plaqué au sol, persécuté dans son existence, humilié, méprisé, enchaîné, divisé, dispersé, exterminé et poussé à l’exode. Un peuple se soude, se lève, se soulève. Un peuple debout entame sa marche glorieuse.



GNADOU Dano Zady


Les déplacés ivoiriens accusent la communauté dioula après l'attaque de leur camp


DUEKOUE (Côte d'Ivoire) — "C'était la mort": après l'attaque sanglante de leur camp près de Duékoué (ouest de la Côte d'Ivoire), des déplacés de l'ethnie guéré accusent des membres de la communauté dioula et l'armée et évoquent un bilan plus lourd qu'annoncé.
Cendres encore fumantes, tentes déchiquetées, bâches déchirées: le camp de Nahibly, à l'entrée de Duékoué, qui accueillait quelque 5.000 personnes, n'est plus que ruines.

Vendredi, une foule venue de la ville a attaqué et incendié le site, gardé par des Casques bleus de la mission onusienne Onuci, en représailles à la mort de quatre personnes dans un quartier dioula de Duékoué, tuées par des "braqueurs" qui se seraient cachés parmi les déplacés. Au moins sept déplacés ont été tués selon l'ONU, mais les premiers témoignages ont fait état de neuf corps.

Parmi la centaine de personnes, surtout des femmes et des enfants, réfugiées devant la mairie après cet embrasement, on accuse les "Dioula", nom générique pour les membres des ethnies du Nord, très présents dans la zone.
"Les Dioula sont rentrés, ils sont venus contre nous", raconte à l'AFP Dérothée Téhé, en tenant sa fillette dans les bras. "A Duékoué, ils ne veulent plus voir les Guéré", assure-t-elle.
Comme cette mère, la majorité des pensionnaires du camp étaient des autochtones guéré, aux relations depuis longtemps explosives avec les Dioula. Un contentieux aggravé par la crise postélectorale de 2010-2011 aux quelque 3.000 morts: les Dioula sont considérés comme partisans du président Alassane Ouattara, tandis que les Guéré sont vus comme favorables à l'ex-chef de l'Etat Laurent Gbagbo.

Les militaires ivoiriens des Forces républicaines (FRCI) sont aussi mis en cause. La Ligue ivoirienne des droits de l'Homme (Lidho), une importante ONG, a accusé des "éléments identifiés" comme FRCI d'avoir appuyé l'attaque, de même que des "dozos", chasseurs traditionnels redoutés qui leur servent de supplétifs, surtout dans la région.
"Les FRCI ont tiré, ont tué des gens", tonne un déplacé, plein d'une colère froide.

"Dites au président de la République que la population de Duékoué lui dit de changer l'armée de Côte d'Ivoire", lance Sebon Dakin, un lycéen de 21 ans. Pour lui, l'armée actuelle est surtout composée "de jeunes Dioula".
Les FRCI comptent beaucoup d'ex-rebelles pro-Ouattara venus du Nord, déjà mis en cause dans les tueries de Duékoué de mars 2011, qui avaient fait des centaines de morts.
Le lycéen n'épargne pas non plus les soldats de la paix marocains: "devant l'Onuci on nous tue, on brûle des gens", "l'Onuci n'a rien fait".

"Ils ne veulent plus voir les Guéré"
"Les Marocains ont fui pour nous laisser", dénonce aussi Dérothée. "Machettes, couteaux, haches", "c'était la mort", se souvient cette mère, encore choquée.
Près d'elle, des femmes préparent un maigre repas sur un feu au milieu de cris d'enfants.
"Ils ont brûlé tous nos biens. On ne sait même plus où aller avec la famille, les +dozos+ nous attendent", ajoute Dérothée.

Pour elle et d'autres, le bilan officiel de l'assaut est en-deçà de la réalité. "On nous dit six corps, sept corps, c'est mensonge!", s'indigne Sebon. Dans Duékoué bruissant de rumeurs, de nombreux habitants parlent de personnes tuées lors de leur fuite en forêt. Pas de confirmation de source indépendante pour l'heure.
A l'hôpital de Duékoué, qui accueille 57 blessés, Germain Gueï Mohon est allongé sur un matelas dans un couloir.
Invalide, il n'a pu fuir. "On m'a frappé avec ma propre canne", raconte cet homme jeune, visiblement sonné. Mais "un FRCI a dit +ne le tuez pas, il est malade+. Il m'a mis sur son dos, il m'a sauvé".

L'armée a expliqué n'avoir pu contenir une "population en furie". Son chef, le général Soumaïla Bakayoko, était sur les lieux dimanche. "Nous ne pouvons pas autoriser que des gens se fassent justice", jure-t-il, promettant de renforcer la présence des forces régulières et de limiter l'emprise des "dozos".

Côté ONU, on s'efforce de venir en aide aux déplacés, mais beaucoup restent introuvables, cachés en brousse.
Ndolamb Ngokwey, coordonnateur humanitaire des Nations unies, défend l'Onuci: la dizaine de Casques bleus présents au camp ont été "débordés" par "plus d'un millier de personnes".

Mais d'ores et déjà "le mythe est tombé", admet une responsable onusienne dans la région: "les déplacés pensaient qu'ils étaient sous la protection des Nations unies".


Quentin LEBOUCHER (AFP)
AFP

Des personnes déplacées du camp de Niambly, près de Duékoué le 22 juillet 2012 (AFP, Sia Kambou)

Une femme déplace un blessé le 22 juillet 2012 à Duékoué (AFP, Sia Kambou)